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Portraits: restaurer le patrimoine, tout un métier !

Par Lison Boulain et Alexandre Barrand, le 07 septembre 2021

 

 

Interview croisée

Valérie Micheaux (peintre décoratrice) x Karine Tricon (restauratrice de luminaires) 

 

 

Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

VM: Je m’appelle Valérie Micheaux, je suis peintre décoratrice depuis 2007. J’interviens à la fois dans le secteur de la restauration et de la création de décors muraux dans des vieilles maisons de particuliers. 

KT: Je m’appelle Karine Tricon. Avec mon mari Alain, nous sommes artisans dans un atelier de restauration et de création de luminaires que nous avons installé dans notre Maison Gascony, dans le Gers, où nous développons également une activité de chambres d’hôtes dans une vieille demeure. Nous avions comme projet de sauver un morceau de patrimoine en péril, et nous voulions suffisamment d’espace dans ce lieu pour pouvoir avoir une activité autour d’une autre forme de patrimoine. Nous étions d’entrée passionnés de luminaires anciens du XXe siècle qui étaient utilisés dans les ateliers parisiens, que nous avons décidé de restaurer. Nous sommes ainsi passionnés de vieilles pierres, et d’objets à restaurer. 

 

Pouvez-vous expliquer votre métier ?

VM: Mon métier est vraiment en lien avec l’habitat, j’ai une passion pour les maisons. C’est un peu rentrer comme une petite souris chez les gens, écouter leurs demandes mais aussi le lieu, entrer en résonance dans cette architecture qui est peuplée d’humains. Je tisse un projet avec les particuliers pour que ce décor soit vraiment le leur, un décor tellement adapté à l’architecture qu’ils ne s’en lassent jamais. 

KT: Notre activité commence par le fait de chiner dans les vides greniers, brocantes, chez les antiquaires, sur Leboncoin. Nous avons réussi à aiguiser et éduquer notre œil sur la connaissance des luminaires anciens, qui sont devenus des objets rares. Nous étudions les méthodes de fabrication de ces anciens ateliers pour reconnaître au milieu d’un tas de ferraille une pièce rare et essentielle à la restauration d’une lampe. En premier lieu, on récupère des morceaux de lampe, que l’on désosse entièrement. Ils sont composés d’au minimum 40-50 pièces, qu’on rassemble sur un plan de masse. Puis on restaure chaque pièce: décapage, polissage, ressertissage. Enfin, on rassemble tout en remettant un système électrique aux normes. Et comme à l’époque les fils étaient en gaines en plastique peu esthétiques, nous les remplaçons par des fils de coton et de soie torsadé qui viennent d’Italie. Par ailleurs, nous accordons une attention particulière à la qualité des métaux, chez nous il n’y a pas de “made in China” !

Comment vous est venue cette passion pour la création et restauration de décors ?

VM: Depuis toute petite, j’ai toujours créé : modelages, collages, créations avec des végétaux, etc. L’enfance était pour moi la période de découverte d’un ensemble de matériaux. Et la peinture est venue bien plus tard, à 25 ans. J’ai fait des études de sciences, quatre ans de fac et un an de prépa pour l’agrégation, et puis j’ai enseigné pendant six ans jusqu’à ce que je sois enceinte. Ma mère m’avait offert un stage de fresques à la chaux, et ça m’a reconnecté avec toute ma créativité que j’avais mis de côté pendant mes études. A partir de ce moment-là, les dominos sont tombés les uns après les autres jusqu’à m’amener à mon métier. J’ai alors suivi une formation de peintre en décor avec une spécialisation en patrimoine à l’école d’Avignon sur un an. C’était du pur bonheur car j’apprenais mon métier, ma vocation. C’était une belle aventure, et ça le reste, j’ai même du mal à partir en vacances ! 

KT: Elle est née de l’amour des vieux objets. Puis progressivement une culture s’est forgée, puisque nous avions un intérêt profond pour les designers de cette époque, dont les ateliers sont aujourd’hui tous fermés. On trouvait que le génie inventif de ces designers et techniciens était génial. Par exemple, le créateur de la fameuse lampe Jieldé a inventé un système de rotule qui permet à une lampe de pivoter dans tous les sens sans passage de fil électrique. Grâce à ce genre de génie inventif, il a des lampes complètement hallucinantes, pratiques, indestructibles, et qui revêtent aujourd’hui un caractère esthétique. Pour nous, la disparition de ces savoir-faire est inconcevable, c’est pourquoi nous nous formons en autodidacte depuis une trentaine d’années. En 2012, nous avons quitté nos postes de cadres en entreprise, et nous exerçons désormais cette activité à titre professionnel, car nous voulons vivre de notre passion, qui se combine bien avec l’activité de chambre d’hôtes. La clientèle des deux est d’ailleurs la même : des gens sensibles aux beaux objets, à l’histoire, au patrimoine. Pour nous, le métier de restaurateur nous offre le sentiment d’être utile, et c’est incroyable qu’en ayant simplement une matière inerte entre les mains, il y ait autant d’émotions qui ressortent, avec le sentiment d’avoir sauvé quelque chose de l’oubli et qui redevient utile pour des décennies.

 

En quoi la restauration du patrimoine est-elle importante pour vous ? Vous n’auriez pu faire que de la création.

VM: Je suis vraiment touchée quand je rencontre des gens qui me disent “on a ce décor dans notre maison, et on voudrait le garder”. On pourrait passer un coup de rouleau ou tout faire disparaître sous du placo, mais je ne peux pas y penser. Et c’est peut-être un peu égoïste, mais j’aime beaucoup regarder comment les anciens peignaient, jusqu’à la touche. Avoir les yeux rivés sur l’ancien, ça nourrit l’artiste qui est en moi, parce que je me nourris des tons, des tonalités, des harmonies de couleurs auxquelles je n’aurais pas pensé. Et puis enfin, mon métier c’est faire perdurer un geste humain qui est posé sur l’habitat de façon gratuite, parce que finalement, quelqu’un qui est détaché de toute recherche de beauté et de poésie dirait qu’on n’en a pas vraiment besoin. Donc c’est d’autant plus intéressant de voir que cet art du décor peint existe depuis que l’Homme habite dans des cavernes. C’est une projection de son intériorité sur les murs de son habitat. Mon métier est donc de faire perdurer cet esprit là. C’est pour cela que je restaure ce qui existe, mais je n’oublie pas de créer aussi. L’art du décor rend le quotidien plus poétique, on n’est pas dans de la peinture acrylique uniforme ! Je fabrique même mes peintures à partir de pigments, il n’y a donc rien de standardisé. 

KT: Les créateurs du siècle dernier nous inspirent pleinement dans nos créations, on n’invente rien, c’est ainsi depuis la nuit des temps ! Les matériaux composites d’aujourd’hui nous intéressent peu, donc on puise notre savoir-faire dans les techniques d’antan qui utilisaient des matériaux nobles. D’un point de vue chimique, les matériaux modernes et innovants sont toxiques, et nous ne voulons pas inclure dans nos créations de telles choses qui vont à contre-courant du respect de l’environnement, et donc de nos valeurs. 

Et avez-vous davantage d’affinité pour une période précise de l’Histoire ?

VM: Toutes les époques sont intéressantes, elles ont toutes leurs avantages et leurs inconvénients. Il y a une grande force qui se dégage de la peinture chargée du XVIIe, alors que la peinture du XVIII est davantage romantique. Chaque peintre s’inscrit dans un contexte, donc chaque peinture est le témoignage d’une page d’Histoire. Après c’est vrai qu’à partir du XIXe siècle on constate une raréfaction des décors; les peintres cessent d’être des peintres décorateurs et deviennent des peintres applicateurs, du fait de la standardisation des peintures acryliques. Ainsi ils ne savent plus faire les couleurs, et les savoir-faire se perdent. Demandez à un peintre aujourd’hui de tracer un trait, il ne sait pas faire, il va mettre un scotch en bas et un en haut, et il va remplir au milieu ! Cette extrême standardisation nous amène à perdre des savoir-faire. 

KT: Nous travaillons essentiellement sur des objets des années 1940-50-60, c’est l’âge d’or du luminaire industriel. 

 

Sur vos chantiers, quelles sont les étapes à suivre pour une bonne restauration ? 

VM: Je demande d’abord à la maison de m’accueillir, je suis à l’écoute de ce qu’elle va me dire, dans un grand respect des peintres qui m’ont précédés. Et concrètement, je commence par des petites choses : rebouchages de fissures, et nettoyage. Parfois, les restaurateurs précédents sont intervenus de manière lourde, entraînant de grosses dégradations du décor d’origine. Finalement, on peut dire que je leur apporte des soins esthétiques jusqu’à ce que le support retrouve complètement son apparence d’origine. Cette première étape est vraiment pour moi une introduction qui me permet ensuite de fabriquer des couleurs les plus justes possibles. Et après je peux m’attaquer à la restitution des décors, qui sont en général reproductibles, donc il suffit parfois de décalquer et recalquer. 

 

Quels sont vos chantiers récents et à venir ? 

VM: Mon dernier chantier était la restauration d’un plafond peint à Hyères, chez des clients qui sont très fidèles, et qui ont une maison qui s’y prête vraiment. J’aurai également prochainement dans la même ville un chantier sur d’autres plafonds. Et j’attends la confirmation pour un chantier de création à Paris. Mon travail sera de casser la monotonie de la peinture acrylique, et d’y apporter de la vie. L’œil ne doit pas être las quand il rencontre une surface. J’ai donc de nombreux chantiers en préparation.

KT: L’activité de restauration/création bat son plein, et nous souhaitons élargir notre offre, en nous penchant notamment sur la sculpture sur bois. Pour nous, c’est une autre manière de valoriser le patrimoine naturel, puisque de nombreux arbres pluricentenaires de la propriété sont récemment tombés. On en profite alors pour les débiter, les faire sécher, et mettre en valeur les formes extraordinaires qu’ils dégagent. De même, avec le marbre de la carrière voisine de Fantastico, nous créons de nouvelles tables au design unique. Et puis enfin, nous avons comme projet de replanter des oliviers et des amandiers, les sols de la région y étant très propice. De plus, la récolte des olives se fait après le mois de novembre, une fois que les folles commandes de luminaires pour Noël sont passées ! 

 

Quel chantier vous a le plus marqué dans votre carrière ? 

VM: J’ai souvent de très belles rencontres avec mes clients, il y a vraiment une complicité, voire parfois une amitié. En ce sens, tous mes chantiers m’ont plu. Celui qui m’a le plus amusé est un chantier pour décorer une roulotte : j’avais carte blanche pour donner vie, car elle manquait vraiment de fantaisie. J’ai pu y peindre une multitude de détails, j’ai chiné des objets décoratifs. J’ai eu un métier de peintre-décorateur, mais aussi d’ensemblière, ce qui m’a beaucoup plu. Quand le client vous dit “on vous laisse carte blanche”, c’est le bonheur le plus complet ! 

KT: Il y a quelque temps, je suis tombé sur une lampe réalisée par le créateur Ferdinand Solaire en 1952. Nous l’avions récupéré en deux morceaux, et elle était équipée d’un modèle de rotule esthétiquement très réussi. Je pense que c’était un prototype unique, puisque en 25 ans de chine, je ne l’ai jamais trouvé ailleurs. Je peux vous dire qu’émotionnellement, c’est fort ! Je rêverais d’en trouver un deuxième exemplaire pour le restaurer et le garder pour moi ! 

 

Pour finir, quels conseils donneriez-vous à une personne qui hésite à se lancer dans votre métier ?

VM: La persévérance. Avant de gagner ma vie, j’ai eu quelques années difficiles en termes financiers, il faut vivre en se serrant un peu la ceinture. Mais si c’est vraiment une passion, il ne faut pas prendre un autre job à côté, car il va vous empêcher de développer votre vocation. Et comme deuxième conseil, je dirais qu’il faut cultiver un ensemble de qualités artistiques, mais aussi commerciales : il ne faut pas avoir peur de parler de son métier et d’aller rencontrer les gens. Finalement, c’est le fait de durer qui va vous permettre d’acquérir un savoir-faire, et de l’expérience, qui vont faire que vous êtes bien dans votre métier.  

KT: En France, il y a un défaut majeur: à chaque fois que quelqu’un présente un projet, on lui dit qu’il va se planter. Ça me désole, parce que je pense que quelque soit l’âge, quand on a envie de quelque chose et qu’on le fait avec ses tripes, j’ai la certitude que le projet peut fonctionner. Ça ne vous rendra peut-être pas riche matériellement, mais riche de ce vécu, heureux dans votre quotidien et intellectuellement épanoui. Donc si vous avez une idée et que ça vous tient à cœur, faites-le !  Et même si cela ne fonctionne pas, on apprend de ses échecs: il y a toujours quelque chose de bénéfique. Il ne faut pas qu’une fois arrivé à la fin de votre vie, vous regrettiez les choix que vous avez fait. 

 

Pour découvrir l’atelier de luminaires de Karine, dormez à la Maison Gascony 

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